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Pas ce soir. Aujourd’hui, c’est différent ; ce soir je lève la tête vers la place des armes et
j’obtiens la réponse à ma question de ce matin: les rambardes en bois bordent la surface
bâchée sur tout le périmètre, de hauts luminaires montés sur des colonnes d’aluminium
éclairent les angles, des têtes encapuchonnées ou pourvues de bonnets avancent ou reculent en
glissant, les bras le long du corps ou relevés à cent quatre-vingt degrés, les silhouettes des uns
s’écroulent sous les rires des autres qui peinent à les relever : ils ont installé une patinoire.
Le froid me paralyse alors qu’une réflexion s’impose : pourquoi diable devrais-je conserver
les quelques pièces qui grincent au fond de ma poche ? Pourquoi s’inquiéter pour demain
alors que le présent me donne toutes les éclosions ? Pourquoi ne pas tout envoyer en l’air sur
la glace ? C’est décidé, je dormirai demain : « Bonsoir madame, à combien vous faites la
location des patins ? »

Au début c’est comme marcher avec des talons aiguilles, enfin je suppose. La difficulté ne
réside pas tant dans le fait de tenir debout, il suffit pour cela de s’agripper aux solides
barrières couvertes de mains qui s’accrochent comme on tient à la vie. Non, le vrai défi, c’est
d’avancer. Je ne suis pas venu pour longer les extrémités, relever la tête par intermittence et
regarder les autres fendre la glace à toute vitesse, leurs joues rougies par le froid, les yeux
écarquillés par le plaisir et l’attention soutenue qu’implique les joies de la glisse. Je veux
m’éclater comme jamais ; oublier l’anniversaire d’Amy, la voix menaçante du vigile, les rues
bondées, les os qui craquent, les idées noires et même le caramel dans le cupcake de Pino. Je
veux exister à la surface, hors de l’eau, fier dans mon duffel-coat beige.
Je commence par des petits pas en levant les pieds, l’un après l’autre, avec toute la précaution
et la précision d’un couturier parce que la glace comme l’aiguille, ça pique, et se casser une
jambe n’est pas le meilleur moyen de prendre son pied. J’y vais à tâtons, comme un apprenti
cuisinier qui fait sa première découpe, en déposant lentement la lame d’avant en arrière. Un
peu plus loin, il y a cette petite fille au manteau rose bonbon qui se retourne pour me regarder,
elle porte un bonnet si grand qu’elle doit garder la tête en arrière pour continuer à voir. Elle
tient la main de son papa, davantage pour l’aider à avancer que pour maintenir son propre
équilibre. Elle me sourit, je fais un vol plané. L’extrémité de mon nez gèle sur le sol. Son père
me toise en la tirant par le bras. Elle me rappelle ma fille. Elle a le même regard même si elle
est bien plus grande qu’Amy. De passage à côté d’elle, il y a ce gars rapide dont les cheveux
longs se rabattent sur son visage lorsqu’il patine en arrière. Il est beau dans sa veste bleue de
collège américain, il ne porte ni écharpe, ni gants. J’aimerais être à sa place, tout
recommencer. Il y a aussi ce groupe d’ados qui stagne dans un des coins, ils se moquent de la
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