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temps, je ne regrette pas la faillite, elle m’a repêché comme on attrape un vulgaire poisson au
bout d’un hameçon. Son employé brosse avec frénésie le verre cassé devant l’établissement.
Une soirée bien arrosée. Manu n’est pas très bavard mais je peux compter sur lui. Depuis
maintenant trois ans, il y a cet accord tacite entre nous qui m’autorise à dormir sous son
auvent. Une aubaine pendant la saison des pluies. Situé à quelques pas de la place des armes
que l’on voit par la fenêtre, le Ginger’s bar est un lieu incontournable de la nuit en ville et je
ne crois pas que la façade verte y soit pour quelque chose. Manu est quelqu’un de bien et les
gens s’en sont rendus compte. L’ambiance y est chaleureuse, même si parfois, avec un verre
dans le nez, les gens dérapent. Manu, lui, garde l’œil ouvert. Chaque soir vers vingt-trois
heures, quand la fête bat son plein, il m’apporte un Irish Coffee, un péché mignon, avec du
Jameson et beaucoup de crème : « tiens, à ta santé ». Jamais un mot de plus.
Le froid glacial de l’aube fait fumer les bouches et je demande à Manu s’il a besoin d’un coup
de main pour charger, même si je connais sa réponse. Sans me regarder, il gonfle les lèvres et
balance la tête de gauche à droite : « non, c’est bon ». Sur ces mots brefs, j’embarque mon sac
et me dirige sur la place, le centre commercial ouvre à neuf heures et il y passe une quantité
impressionnante de clients, surtout en cette période des fêtes de fin d’année. La journée sera
peut-être bonne.
J’ai pour habitude de me rendre au sous-sol d’abord, c’est là que sont entreposés les vestiaires
et casiers. Je plonge la main au fond de ma poche, je sais que la monnaie me reviendra quand
je récupèrerai mes affaires. C’est aussi là que se trouve la cabine téléphonique. A l’heure où la
quasi-totalité des gens possèdent un smartphone, je n’ai jamais bien compris pourquoi le
vestige d’un temps révolu trônait dans les caves d’un centre commercial. Pino me disait qu’il
y avait sûrement un lien avec le nom de l’architecte. Quelque chose de symbolique ou
historique. Quoiqu’il en soit, j’ai le sourire aux lèvres : dans mon vieux duffel-coat beige je
trouve mon salut : une pièce pour appeler Amy. J’ai les mains qui tremblent, décroche et
compose le numéro. C’est son anniversaire, aujourd’hui Amy a six ans. Je ne l’ai pas revue
depuis bientôt quatre ans mais je garde en moi les traits de son visage rond, ses grands yeux
marron qui imitent son sourire, ses cheveux couleur d’or, les fossettes qui creusent ses joues
et ses petites dents régulières. Je lance un « Euh, salut, euh, c’est moi, s’il te plaît, tu pourrais
me passer Amy ? Je voudrais lui souhaiter un joyeux ann… ». Le bruit résonne dans le creux
de mon oreille et cogne avec toute la force d’un coup de poing : avant même que je ne puisse
prononcer son prénom, à l’autre bout de la ligne, elle a déjà raccroché. Je ne pense pas qu’il
faille imaginer la douleur du père que je suis par simple empathie, non. Pour éprouver ce que
je ressens à ce moment précis, il faut sombrer à la verticale dans les eaux profondes d’une mer
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