Comme un brise glace.pdf


Aperçu du fichier PDF comme-un-brise-glace.pdf

Page 1 2 3 4 5 6



Aperçu texte


dépeuplée, dépourvue d’air, de lumière et de goût. Il faut imaginer le froid qui paralyse le
corps pendant de longues heures, empêchant les yeux de se fermer car la douleur et l’espoir
accomplissent ce qu’ils font de mieux : vous maintenir en vie. Il faut oublier d’une façon
inconditionnelle qui l’on a été, rompre avec le fondement de sa propre personne, car toute
tentative d’exister malgré le souffle qui voyage entre bouche et poitrine est vaine.
En quittant la cabine, je ne vois pas Tony. Mauvaise nouvelle : les autres vigiles de sécurité
ne tolèrent aucun assouplissement des règles. Je me dirige vers l’escalator quand j’entends
une voix sèche et puissante par-dessus mon épaule « toi ! dehors ! ». Pas la peine de tenter
quoi que ce soit, malgré le nombre de passants présents au rez-de-chaussée, je ne m’aventure
pas dans les couloirs. Je mangerai plus tard.
Devant la porte tambour du centre commercial, quelques fumeurs, mentons dans leurs cols,
gigotent de froid et ne terminent pas leurs cigarettes. En les ramassant je prête attention aux
ouvriers qui s’appliquent à déposer des plaques d’isolation sur des grandes bâches au sol. Des
rambardes appuyées un peu partout contre les murs attendent une suite à leur sort. Un
« T’verras bien c’soir » m’est adressé lorsque je demande plus de précision sur ce qui se
passe. Visiblement, un évènement se prépare. Un rassemblement, ce n’est pas une mauvaise
chose pour moi, les gens sont souvent plus généreux pendant les fêtes de Noël. Sur la place le
cri métallique des volets qui s’ouvrent balafre la léthargie de l’aube. Les passants se pressent,
les talons claquent, c’est l’heure de s’activer. J’emboîte le pas pour ne pas me refroidir.
L’instinct de survie ne s’y trompe pas : il faut marcher. Dans le cas contraire, le corps
s’engourdit, le froid s’empare des extrémités ; mains, pieds, tête, ça vous donne l’impression
d’être nu dans cette neige qui continue de tomber tandis que le vent glacial vous souffle ses
poumons. C’est comme si l’organisme se décomposait sur le sol en cellules isolées, exposées
à la manière du brocanteur clandestin qui déroule son étal sans loi ni gêne. Il faut marcher.
Entre les gens, frôler les épaules, sentir les haleines chaudes, voir le bonheur dans les yeux ou
rire de la buée sur les verres des lunettes quand le souffle chaud revient dans les visages.
Marcher encore pour connaître tous les recoins de la ville, les enseignes des commerçants qui
tendent la main, chaque lieu de passage où il est rentable de tendre la main, chaque citadin sur
son banc où il est bon de coudre des conversations. Marcher pour enfin s’épuiser, oublier,
concentrer son attention sur la mécanique des pas, en dehors de toute réflexion noircie par le
passé. Pour s’écrouler en fin de journée sous le auvent du Ginger’s sans même entendre
sonner le métal froid du maigre butin récolté pendant la journée, marcher pour enfin
s’enrouler de couches composées de ce qui est ramassé, utilisé et déjà odorant, marcher pour
s’endormir sous les caresses d’un café amélioré.
3