MeÌa comme meÌandre .pdf

Aperçu texte
face à elle, me suis approché et de front à front, lui ai murmuré ce qu’elle attendait sans doute
depuis toujours : « on s’en va ».
Méa dort. Ses paupières ont lâché prise peu avant la nuit noire, quelques secondes après le
crépuscule, dans un intervalle suspendu. Elle quitte ainsi ce jour pour toujours. Elle ne s’en
souviendra pas. Chaque soir, une petite mort la fauche. Chaque soir, elle perd.
De toute façon, on perd toujours contre le temps. On ne le remonte pas. On ne vit pas deux
fois le même jour. Chaque seconde se perd pour s’en aller quelque part. Au paradis des
secondes. En enfer des secondes. Peut-être une seconde n’existe-t-elle plus au moment même
où elle disparaît. Peut-être se réincarne-t-elle en la seconde suivante. Le temps serait alors une
répétition infinie d’une seule et même seconde. Une boucle.
Au fond, qui sait si le temps est infini ? Qui a la preuve que le temps nous survit ? Peut-être
s’éteint-il à la seconde où le corps vit sa dernière seconde. Si le temps n’était pas immortel ?
Si l’être ne s’éteignait pas contrairement au temps ?
Je suis de retour et Méa semble heureuse. Tandis que son bras droit longe respectivement sa
poitrine, son ventre et ses hanches pour terminer sa course à hauteur de cuisse, le gauche a
pris la direction opposée : il est collé à son oreille et lui remonte méticuleusement la tête en
épousant la forme d’une demi-lune. Mâchoire tombante et lèvres entrouvertes, elle montre un
visage détendu. Elle porte un vieux t-shirt gris dont l’encolure est plongeante et la légèreté
intrusive ; on devine la forme de ses seins. Plus bas, un short lui colle à la peau et s’arrête à
mi-cuisse. Ses jambes sont fines et interminables. De face elles forment un P. Sa position
dévoile une sérénité indéniable.
Elle ne souffre pas. Pas vraiment. Enfin, je crois. Il paraît que je suis censé souffrir plus. Alors
je souffre. Pour deux.
Je partage parfois ma douleur avec elle. Je lui dis toute ma peine. Je sais que demain, elle ne
s’en souviendra pas.
Autrefois sa mémoire, vive, enregistrait les détails infimes, les moments insignifiants qui
s’effacent d’usage plus rapidement que les châteaux de sable, les odeurs éphémères qui
saupoudrent l’existence avec la légèreté du sucre impalpable. Une vraie collectionneuse de
souvenirs. Les bons, les mauvais, autrefois, on se les remémorait. Souvent dans le noir, avant
de s’endormir.