Méa comme méandre .pdf



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Méa dort. Cela ne fait aucun doute. Il suffit de s’accroupir à la lisière du lit, poser les yeux à
hauteur de sa poitrine qui bat la mesure en deux temps et dirige l’orchestre du silence.
Excepté le vrombissement aléatoire d’un moustique frénétique, aucun bruit ne traverse la
pièce. L’insecte s’est infiltré dans les alvéoles d’un moustiquaire archaïque qui jusque là,
tenait bon. Il a profité d’une brèche et courtisé la chance avec succès. Quelle mouche l’a
piqué ? Il faut être fou pour échanger sa liberté contre quelques gouttes de sang. Le jeu doit en
valoir la chandelle. Cette même chandelle que Méa a l’habitude de poser sur l’appui de
fenêtre. On la voit de loin, la nuit. On la voit du lac. Si d’aventure, vers minuit, il me prend
l’envie de pousser une barque à l’aveugle sur ce tapis d’eau noire, je fixe la flamme d’un
regard obsessionnel jusqu’à ce qu’elle devienne frêle comme une étincelle. C’est le signe. Je
m’éloigne. Il est temps de rentrer.
Sous la fenêtre, un banc de bois dépourvu de vernis. Juste à côté, dans le coin, un rock in
chair sur lequel est posé nonchalamment l’appareil photo de Méa. Sa lanière touche le sol. Du
bois également. Il craque par endroit. Comme Méa. Sur le lit, son corps allongé. Parallèle au
lac.
Il est minuit. La lune est pleine et je lui dessine à travers la fenêtre les traits d’un clown triste
du bout de l’index. Je remplace la chandelle qui date de la veille, dépose soigneusement la
nouvelle et m’éclipse.
Le silence est un trésor. Je suis couvert d’or. Le silence. Celui qui la boudait là-bas, là où elle
étouffait, là où les murs s’approchaient si près qu’on pouvait entendre ses os craquer sous la
pression. Là où elle vomissait les jours qu’elle n’avait plus la force d’avaler. Des jours
moroses, tristes, bondés. Et puis des comédies ; l’ironie, les faux semblants. C’était trop. Les
gens, le bavardage forcé, les courbettes sournoises, la politesse de quartier, les manières.
Trop. Méa voulait simplifier les choses. Se réveiller près d’un lac, lever la tête et suivre des
yeux la courbe imaginaire taillée par les cimes des sapins.
Il n’y a pas eu de transition cette fois-là. Pas de doutes lorsque j’ai ouvert la porte. Cette fois
où, la tête entre les mains, adossée à la baignoire, elle a relevé la tête et m’a lancé un regard
absent. Un visage décomposé. Des yeux injectés de sang. On y voyait son âme qui
s’évaporait. Je n’ai pas attendu mon reste. Je ne me suis pas laissé emporté par cette boule
d’acide qui a parcouru ma poitrine pour finir sa course dans ma gorge. Je me suis accroupi

face à elle, me suis approché et de front à front, lui ai murmuré ce qu’elle attendait sans doute
depuis toujours : « on s’en va ».
Méa dort. Ses paupières ont lâché prise peu avant la nuit noire, quelques secondes après le
crépuscule, dans un intervalle suspendu. Elle quitte ainsi ce jour pour toujours. Elle ne s’en
souviendra pas. Chaque soir, une petite mort la fauche. Chaque soir, elle perd.
De toute façon, on perd toujours contre le temps. On ne le remonte pas. On ne vit pas deux
fois le même jour. Chaque seconde se perd pour s’en aller quelque part. Au paradis des
secondes. En enfer des secondes. Peut-être une seconde n’existe-t-elle plus au moment même
où elle disparaît. Peut-être se réincarne-t-elle en la seconde suivante. Le temps serait alors une
répétition infinie d’une seule et même seconde. Une boucle.
Au fond, qui sait si le temps est infini ? Qui a la preuve que le temps nous survit ? Peut-être
s’éteint-il à la seconde où le corps vit sa dernière seconde. Si le temps n’était pas immortel ?
Si l’être ne s’éteignait pas contrairement au temps ?
Je suis de retour et Méa semble heureuse. Tandis que son bras droit longe respectivement sa
poitrine, son ventre et ses hanches pour terminer sa course à hauteur de cuisse, le gauche a
pris la direction opposée : il est collé à son oreille et lui remonte méticuleusement la tête en
épousant la forme d’une demi-lune. Mâchoire tombante et lèvres entrouvertes, elle montre un
visage détendu. Elle porte un vieux t-shirt gris dont l’encolure est plongeante et la légèreté
intrusive ; on devine la forme de ses seins. Plus bas, un short lui colle à la peau et s’arrête à
mi-cuisse. Ses jambes sont fines et interminables. De face elles forment un P. Sa position
dévoile une sérénité indéniable.
Elle ne souffre pas. Pas vraiment. Enfin, je crois. Il paraît que je suis censé souffrir plus. Alors
je souffre. Pour deux.
Je partage parfois ma douleur avec elle. Je lui dis toute ma peine. Je sais que demain, elle ne
s’en souviendra pas.
Autrefois sa mémoire, vive, enregistrait les détails infimes, les moments insignifiants qui
s’effacent d’usage plus rapidement que les châteaux de sable, les odeurs éphémères qui
saupoudrent l’existence avec la légèreté du sucre impalpable. Une vraie collectionneuse de
souvenirs. Les bons, les mauvais, autrefois, on se les remémorait. Souvent dans le noir, avant
de s’endormir.

La nuit m’apparaît longue et particulièrement sombre. Satanés oiseaux nocturnes. Des
monstres lugubres, fourbes, fidèles rongeurs de poitrine.
La nuit. Quel mystère. La nuit, tout remonte à la surface. On n’y échappe pas. Méa aimait le
mystère. L’inexplicable. Les réponses ne l’intéressaient pas. Elle préférait l’esthétique et la
fragilité d’un point d’interrogation, sinueux, plutôt que le sceau d’un point de plomb.
D’ailleurs, Méa détestait les points, synonymes de fin. Chaque minute sonnait le glas d’un
instant perdu. Peut-être était-ce la raison pour laquelle sa mémoire aiguisée consignait, de la
plus dérisoire à la moins insignifiante, chaque expérience.
Aujourd’hui, Méa est différente. Méa s’est allégée, contre son gré, d’un passé composé d’une
histoire. Aujourd’hui, Méa la conjugue au présent. Comme disent les médecins, Méa est
malade.


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