Maquette n2 20 02 20 page a page (1).pdf


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Contrôleur je n’ai rien contre toi personnellement mais...

Contrôleur, je n’ai rien contre toi personnellement mais
je vous hais tous car je suis persuadé d’une chose c’est que
vous ne devriez pas
exister.
Je pense ça mais quand je vous vois je vous tends ma carte
ou mon ticket, le truc de transport valide que j’ai sur moi
(j’ai arrêté de frauder, ce n’est pas l’envie qui m’en manque mais plutôt
mon amour de lire tranquille dans le bus
sans craindre qu’une troupe de types en noir/gris
n’y surgisse pour me mettre soixante euros d’amende
dans la poire, parce que soixante euros
au prix où je suis payé
c’est quand même six heures de travail
– six putains d’heures de taf !)
et je ne vous regarde pas, je ne vous dis pas bonjour,
ce qui est sans doute la forme la plus minimale
de résistance, je sais bien.
Et je ne m’aime pas de ne pas résister plus.
Et j’aime ceux qui résistent plus.
Je les aime, je les admire.
J’admire ce type dans le 13 l’autre jour
(le C13, pour être exact, un bus
qui doit faire Caluire-HEH aujourd’hui, un bus
anciennement nommé le 13, et qui partait de Montessuy-Gutenberg
direction Cuire, quand j’étais ado, c’est là que je descendais, à Cuire,
et sans doute continuait-il plus loin, mais je ne savais pas bien où car je
m’arrêtais
toujours à Cuire pour prendre le métro C
jusqu’à Hénon, pour ce que j’en savais le 13 après ça
il pouvait bien continuer jusqu’à Rome,
jusqu’à Novossibirsk, pour ce que j’en savais il traversait des déserts ensuite,
la croix-rousse d’abord et des déserts ensuite,
il faisait étape dans des oasis où des gens aux noms d’onomatopées proposaient
des pastèques, des insectes et des enfants aux passagers crevant la dalle,
il roulait sur des ponts faits de cordes
et de lianes et de planchettes de bois exotique imputrescible,
et il ne s’arrêtait qu’une fois atteint
le bout du bout du monde, pour ce que j’en savais)
c’était un type vieux, barbu, chauve,
qui a eu lui le courage de parler,
de vous parler.
Il avait un titre en règle comme moi mais lui
vous a regardé bien dans les yeux, vous a dit bonjour
et a dit que c’était un scandale de devoir être contrôlé et que vous feriez
mieux
de faire un métier utile socialement comme brancardier par exemple
et il a dit aussi qu’il payait des impôts, que c’était grâce à ses impôts
s’il y avait des lignes de bus et de tramways et des métros
comme c’était grâce à ses impôts qu’il y avait des autoroutes
payées par nous puis cédées par l’état à des entreprises privées
qui se font depuis leur beurre sur notre dos
et il a dit, en regardant
tous ceux qui étaient avec lui dans le bus, dont moi,
On paie deux fois !
d’une voix forte, pure, grave,
On paie une fois par les impôts et ensuite on se fait re-taxer