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21

minutes
Journal gratuit
de poésie
au sens large

Est-ce que l'art sauvera le monde ?
Est-ce que le monde demande à être sauvé ?
Qui est « le monde » ?
Le journal « 21 minutes » ne répond pas à ces questions.

Numéro 2 × janvier 2020

Illustration couverture :
1e : Agnès Dufour
4e : Cédric Merland

Journal gratuit
de poésie au sens large

Sammy Sapin
Ema DuBotz
Corinne Bernard
Cédric Merland
Meriem Wakrim
Pénélope Corps
Frédérick Houdaer
Judith Wiart
Ana Mejia Eslava
Vincent Villanueva
Gabriel Henry
Mathilde Pugnet
Isabelle Alentour
Gaëtan Sortet
Lucas Ottin
Marianne Desroziers
Sandra Lillo
Béatrice Brérot
Paola Leone
Jérémy Rodriguez

minutes

Textes et images de :

21

Contrôleur je n’ai rien contre toi personnellement mais...

Contrôleur, je n’ai rien contre toi personnellement mais
je vous hais tous car je suis persuadé d’une chose c’est que
vous ne devriez pas
exister.
Je pense ça mais quand je vous vois je vous tends ma carte
ou mon ticket, le truc de transport valide que j’ai sur moi
(j’ai arrêté de frauder, ce n’est pas l’envie qui m’en manque mais plutôt
mon amour de lire tranquille dans le bus
sans craindre qu’une troupe de types en noir/gris
n’y surgisse pour me mettre soixante euros d’amende
dans la poire, parce que soixante euros
au prix où je suis payé
c’est quand même six heures de travail
– six putains d’heures de taf !)
et je ne vous regarde pas, je ne vous dis pas bonjour,
ce qui est sans doute la forme la plus minimale
de résistance, je sais bien.
Et je ne m’aime pas de ne pas résister plus.
Et j’aime ceux qui résistent plus.
Je les aime, je les admire.
J’admire ce type dans le 13 l’autre jour
(le C13, pour être exact, un bus
qui doit faire Caluire-HEH aujourd’hui, un bus
anciennement nommé le 13, et qui partait de Montessuy-Gutenberg
direction Cuire, quand j’étais ado, c’est là que je descendais, à Cuire,
et sans doute continuait-il plus loin, mais je ne savais pas bien où car je
m’arrêtais
toujours à Cuire pour prendre le métro C
jusqu’à Hénon, pour ce que j’en savais le 13 après ça
il pouvait bien continuer jusqu’à Rome,
jusqu’à Novossibirsk, pour ce que j’en savais il traversait des déserts ensuite,
la croix-rousse d’abord et des déserts ensuite,
il faisait étape dans des oasis où des gens aux noms d’onomatopées proposaient
des pastèques, des insectes et des enfants aux passagers crevant la dalle,
il roulait sur des ponts faits de cordes
et de lianes et de planchettes de bois exotique imputrescible,
et il ne s’arrêtait qu’une fois atteint
le bout du bout du monde, pour ce que j’en savais)
c’était un type vieux, barbu, chauve,
qui a eu lui le courage de parler,
de vous parler.
Il avait un titre en règle comme moi mais lui
vous a regardé bien dans les yeux, vous a dit bonjour
et a dit que c’était un scandale de devoir être contrôlé et que vous feriez
mieux
de faire un métier utile socialement comme brancardier par exemple
et il a dit aussi qu’il payait des impôts, que c’était grâce à ses impôts
s’il y avait des lignes de bus et de tramways et des métros
comme c’était grâce à ses impôts qu’il y avait des autoroutes
payées par nous puis cédées par l’état à des entreprises privées
qui se font depuis leur beurre sur notre dos
et il a dit, en regardant
tous ceux qui étaient avec lui dans le bus, dont moi,
On paie deux fois !
d’une voix forte, pure, grave,
On paie une fois par les impôts et ensuite on se fait re-taxer

aux péages d’autoroute ou par les contrôleurs
dans les bus
et il a commencé à scander
On paie deux fois !
On paie deux fois !
tandis que les contrôleurs tentaient de continuer à faire leur travail
et une petite mamie à côté du type, recroquevillée, bossue
et fripée comme un nouveau-né a repris avec lui
C’est vrai ça on paie deux fois !
On paie deux fois
et peu à peu tous les passagers du bus se sont mis à crier
On paie deux fois ! On paie deux fois !
sans plus sortir leurs titres de transport
sans céder aux contrôleurs qui insistaient avec leur
Veuillez sortir vos titres de transport s’il-vous-plaît
sans laisser de place
à rien sinon à ces On paie deux fois
et les contrôleurs devant la colère générale
devant la détermination générale
ont fini par comprendre qu’ils ne gagneraient pas,
pas cette fois-là
et ils se sont résignés
et sont sortis du bus les uns après les autres, tête basse
sous les poings brandis et sous les On paie deux fois
et c’est alors que je me suis dit
voilà c’est comme ça que ça devrait se passer
c’est comme ça que ça devrait toujours se passer
voilà une vraie victoire
voilà une vraie victoire pour nous les usagers.

Remy Chakigrif

Sammy Sapin

Mitraille

e

Cédric Merland

M-O-T-E-L

M-O-T-E-L qui clignote. Je perds la route,
je perds le sens. M-O-T-E-L qui clignote. La
violence. Je quitte la route. Tracée comme
un i. M-O-T-E-L en lettres d’or. Je rêve, je
dors, je panique. Aveuglée par ma mort. Je
quitte la route. Peur du crash et pourtant je
fonce. Droit vers ma mort. Chaque seconde,
chaque minute, chaque heure. M-O-T-E-L
clignote en lettres d’or. La vie comme un
film dont je connais la fin. Je quitte la route.
Aveuglée par ma mort. Je perds le sens. Je
dors. Reprendre la voie droite comme un i.
M-O-T-E-L qui clignote. Je ne sens plus rien.
Il disait «la vie comme un film». Je n’ai vu
que le mot FIN. S’afficher plus bas en lettres
noires. Des zigzags au générique, je quitte
la route. L’asphalte du destin anthracite.
La violence, je panique, je perds le sens et
dors. Droit vers ma mort... MOTEL clignote
en lettres d’or.

Corinne Bernard

Se sentir ridicule. Etre ridicule. Assumer
son ridicule. Entrer dans son ridicule.
S’immiscer dedans. Dedans le ridicule. Le
tien. Le mien. S’asseoir dedans. Affirmer
le dedans comme ridicule et en être ravie.
Ravir le ridicule de son dedans. Le dedans
est ravi. Et toi et moi, on est ridiculement
assis là contemplant le dedans ravi.
Quel ravissement. On contemple, on est
ridiculement ravi. Assis dedans, le ridicule
me contemple, te contemple. On s’affirme
ridicule. On s’affirme en assise. On culmine
en ravissement. Toi, moi, notre temple, notre
con et nos rides.

Ema DuBotz

M’sieurs dames, bonjour, je m’excuse de vous importuner comme on dit, je m’appelle Wenceslas, j’ai
41 ans et si je suis dans le métro c’est que j’ai perdu mon travail et que je dors dehors. Ça devient
pas facile de manger c’est vrai, mais je viens pas vraiment pour faire la manche. Je sais pas lancer
des appels au secours. Je viens côtoyer des gens juste. Croiser des visages. Si c’est pas légal, ditesmoi. Je veux pas déranger. Et puis ça me fait plaisir de parler avec vous. Là je me sens pas très bien,
comme dans une grande bassine d’eau qui m’attire vers le fond. Un poisson ferré. Mais je souris. Je
veux pas arrêter de sourire. Ça veut dire quelque chose. Ça veut dire que le navire a pas encore
complètement sombré.
Je sais pas vraiment pourquoi je suis là. Personne ne sait. Y’a pas de réponse. Plutôt des nonréponses. Une absence. C’est ce que je ressens. C’est ça le pire, tu peux tout perdre en fait. Les trucs
matériels et puis aussi les photos de tes enfants. Ce qui revient à perdre tes enfants. Et puis tes
cheveux. Et puis tes dents.
Qu’est-ce que je faisais avant d’être là ? J’étais chez moi avec ma famille. Je vivais là. Normal.
Repas de Noël. Réveilllon. Tout ça quoi. En général le 31 à minuit tout le monde crie dans les rues.
Les gens sont contents. Mais moi maintenant à minuit c’est plié. Et à minuit deux ben je suis
toujours dans la même merde. Voilà.
Je viens pas vous réclamer d’argent. C’est juste que j’ai passé une sale nuit. Des gamins m’ont foutu
des coups de pied. Exterminer le clochard qu’ils disaient. Il sert plus à rien le pauvre vieux. Parce
qu’il faut servir à quelque chose tu comprends. À quelqu’un. Pas juste être. Servir. Mais je souris. Je
veux pas arrêter de sourire. Ça veut dire que le bateau tient encore un peu le cap.
Des fois je vais près du canal. Juste pour voir les canards. Quand j’étais petit je pêchais la nuit avec
mon père. Ensuite on dormait à la belle. Mais là c’est une autre sorte de sommeil. Tout s’éteint. Tout
se rallume. Tu rêves pas. T’es juste un fantôme dans l’ombre. Y’a des matins je suis prêt à 4h37. Je
pars à la recherche de bouffe. D’objets. De bouquins. De trucs pour tenir. Mais y’a rien de palpable
qui soit source de bonheur. Le bonheur c’est regarder les animaux.
Je viens pas vraiment vous demander de l’argent. Paraît qu’on peut pas : faire la manche c’est pas
bien, dormir sous les ponts c’est pas bien, voler c’est pas bien, du travail j’en ai pas...bon. Je sais
pas trop quoi faire du coup.
Des regrets ? Non, je peux pas dire que j’en ai. Juste quelques trous. Quelques douleurs. Le corps
tire pour que j’abdique. Et c’est pas vrai que les gens deviennent fous dans la rue. Simplement ils
disparaissent.
Faudrait juste, je sais pas moi, que l’humanité redevienne forte, solide, simple, qu’elle retrouve sa
voie. Je suis pas philosophe. Je suis un clodo. J’ai les pieds mouillés. J’ai juste envie de parler.
Je suis venu là, je sais pas trop pourquoi. Pétez-moi les doigts que je sente si j’ai encore un corps.
Gueulez-moi dessus je sais pas. Appelez-moi par mon prénom. Un truc vivant. Un truc pour de vrai.
Peut-être que le navire a pas encore complètement sombré. Je souris. Je veux pas arrêter de sourire.
Ca veut dire quelque chose. Le monde fait la gueule mais je me dis que c’est pas une raison pour
s’aligner.
Pénélope Corps

Wenceslas
Meriem Wakrim
(Emily Davison (1972-1913))

Histoire de taupes

les gens autour de moi
lisent
qu’on ne me dise pas qu’ils ne lisent pas
ils lisent sur les quais du métro
ils lisent dans le métro
ils lisent sur l’escalator
des journaux gratuits
remplis de titres comme
les français se croient en bonne santé
ou
l’économie spatiale en orbite
ou
quand les arbitres voient rouge
ils lisent tout cela
j’ignore quels effets ces phrases
produisent sous leur crâne
je sais juste certaines choses
que ces gens ratent
le nez dans leur torchon
ils ne voient pas
cette porte automatique qui s’ouvre
et se referme
avec une cadence irrégulière
ils ne voient pas
cet homme qui parle tout seul
et menace plusieurs mondes à la fois
ils ne voient pas
tout ce qui les voit

Frédérick Houdaer

Sur l'écran projeté de la station de métro Bellecour, après l'horoscope du jour et la météo, un message à
caractère informatif est transmis le 28 novembre 2018 aux âmes matinales :
C'est à l'âge de 5 ans que nous rions le plus dans notre vie.
Judith Wiart

Ana Mejia Eslava

9H04
le cabas de ma grand-mère, rouge et blanc à petits
pois, contient cent quatre-vingt exemplaires du
journal de poésie gratuit 21 minutes. Je marche. Et
lui, me suit.
9H07
je sors du tram. Un trottoir de la Guillotière mal
négocié et le cabas tombe. Dégueule une trentaine
de revues. Une femme passe, regarde. Il me semble
qu'elle a failli m'aider.
9H08
j'ai besoin d'un café.
9H11
je satisfais mon besoin.
9H20
j'arrive devant l'arrêt de métro. Les vendeurs de
clopes à la sauvette sont là. Ils me regardent, je les
regarde. On se dit bonjour. Courtois.
9H24
un des vendeurs vient à côté de moi, me demande
ce que c'est. Je lui explique, il me dit "je prends
merci, j'aime la poésie, tu connais Durkheim ?
- Durkheim, le sociologue ?
- Oui
- Oui, je connais, pourquoi tu me parles de lui ?
- Comme ça. Ça me fait penser à lui ce que tu fais."
9H50
vingt-trois minutes que je ne distribue plus. Qu'on
parle ensemble de sciences humaines. Qu'on mêle
nos petits savoirs, lui en psychologie, moi en anthropologie. On parle de l'Algérie aussi.
10H
on se remet au travail.
"Journal gratuit de poésie / Marlboro cinq euros"
On se regarde. On co-signe le poème, sans rien se
dire.
...
10H30
les flics arrivent.
10H29
les vendeurs à la sauvette ont tout rangé.
10H34
une douzaine de flics. Je leur propose la revue.
Deux la prennent. Ils disent pourquoi pas. Je dis oui
pourquoi pas.

10H40
ils la lisent.
10H43
deux yeux au beurre noir sur un corps de boxeur
combattif débarquent.
Pas l'air commode.
Il vient vers moi, en tongs.
Il est musclé même des orteils.
Prend la revue.
Commence à lire.
10H50
lui : "ce serait marrant si on se prenait en photos,
avec les flics et la revue.
- Allez, ok."
10H53
"quelqu'un a une objection si je fais une photo ?
Vous croyez qu'il faut demander à la hiérarchie ?"
Pas de réponse.
"Allez, ok, vas-y, on prend la photo. "
10H52
Yeux au beurre noir, Durkheim, le flic, et moi.
10H53
Clic.
Fabien Drouet

Cash city
Clear Channel : Bienvenue sur nos lignes Bienvenue à Cash City Rejoins la confrérie de ceux
qui ne jouent que pour gagner Ils ne reculeront devant rien pour t’accompagner vers la réussite
Des ateliers pour t’aider à trouver ta voie : rejoins-nous Deviens qui tu es : compta / cuisine
/ immobilier / pressing On a un avis sur tout La sécurité est l’affaire de tous On peut ne pas
aimer le foot, et aimer l’argent du foot Jouer comporte des risques Voler de ses propres ailes
c’est facile Théo a connu la révolution des appli mobiles bien avant de connaître la révolution
française La propriété est accessible - Service soumis à conditions - Un crédit vous engage
et doit être remboursé - Marre du Métro ? Les vacances peuvent commencer ! - Vérifiez vos
capacités de remboursement avant de vous engager - Vous avez le droit au paiement sans
contact et sécurisé
Fourvière : take funicular then special buses
Saxe-Gambetta : correspondance métro B. Connexion metro line B.
Stéphanie Durdilly

Laëtitia Rosier

e

Figure
Elle est invincible cette femme
elle reste campée sur ses deux cuisses d’argile
soleil vainqueur, scrute la colline
même quand le linge s’est imprégné des cris
qui échappent à la langue
même lorsque la pluie tombe dure
dans la cuisine ou la chambre
elle sourit
d’un sourire insondable de chat
elle est debout
même quand son enfant reçoit un numéro d’écrou
et que le trajet de bus, le sac de nylon sur les genoux, est à
ciel ouvert à cœur ouvert
elle ne s’écroule jamais cette femme
une forêt d’esprits l’environne
ses pas mesurés flottent à la surface d’une terre qui ne l’a
pas vu naître
une ronde d’ombres douces pour
de ses oreilles de ses yeux
faire tomber tous les signes et les pièges
qui campent dans ses nuits
elle respire auprès des machines
le jour l’esquive
et les dettes de la grosseur du poing, explosives, se dédoublent et s’accrochent aux murs,
sales comme le charbon
dans cette petite ville sans issue
un pollen guérisseur s’épuise
derrière ses dents blanches
on l’arnaque la floue la pousse dans la fumée
mais elle remonte à la surface sans colère
son échine tremble sans rompre sous le vent
feuilles tendres au bout des doigts
cette femme
elle parle doucement elle murmure elle prie
elle est dans le mouvement de l’herbe ou de la ville
elle tient
Gabriel Henry

Mon enfant sourit à une femme
voilée
De sa bouche sort
l’errance de communiquer
avec deux dents
la joie partagée
entre elles
un langage non-officiel
Vincent Villanueva

Ma voisine de banquette TCL fait défiler sur son écran de
téléphone un diaporama de jeunes hommes, grâce à son
application Tinder. Elle sélectionne, zoome, visionne, revient
sur la photo précédente avec une agilité et une vélocité qui
forcent l'admiration.
Cible masculine : Hipster tatoué et/ou percé, moyenne
d'âge : 30-35 ans, profil social : classe moyenne à classe
moyenne supérieure.
Elle communique simultanément avec trois d'entre eux. Ils
se prénomment Dimitri, Paul et Benjamin.
Elle use et abuse de smileys : celui qui sourit, celui qui
s'esclaffe, celui qui fait un clin d’œil.
Son prénom est Eva (un pseudo ?).
Ses amants virtuels et potentiels ne peuvent pas voir que
son collant Dim satin couleur chair est train de gentiment
filer sur le bas de sa cuisse, à 17h38, station GrangeBlanche.
Judith Wiart

Je prends le bus
Un monsieur me demande de la monnaie :
« Vous avez de la monnaie, vous avez de la monnaie »
« Vous avez de la monnaie, vous avez de la monnaie »
« Vous avez de la monnaie, vous avez de la monnaie »
Je viens de retirer vingt euros
La machine m’a donné deux billets de dix
J’ai déjà donné dix euros à un sdf un vingt-trois
décembre à Saint-Étienne
En numérologie c’est le jour du un,
Dix euros égale un
Cela signifie le renouveau, alors je recommence

Croiser son voisin

Je sors de chez moi

Je lui donne dix euros :
« Merci il me dit, merci, merci, merci, merci, merci
...
Vous en avez un autre ? »
Et là je le reconnais, il a cette façon bien à lui de parler,
je viens de croiser
Mon voisin d’il y a quatorze, quinze ans
Celui que mes voisins voulaient mettre dehors
Ils faisaient signer une pétition, ils y sont arrivés,
Ils l’ont éjecté
Il a 54 ans, il vit dehors :
« Il fait froid dehors, fait froid, fait froid, fait froid,
Fait froid, fait froid »

Mathilde Pugnet

Je cours, tête et pieds nus
je cours, de mes rêves dévêtue
je cours, cadran solaire, je cours, lune solitaire
je cours sillon d’hiver sous les neiges brulées
je cours comme on oublie, en regardant ailleurs
je cours avec mon corps qui pèse sur mes pieds, la
plante de mes pieds pressée sur les cailloux, les
cailloux retournés ouvrant la terre en deux, et la terre
fendue m’accueillant à l’envers

Bascule

j/e bascule
la terre ne me tient plus, j/e ne suis plus sa fille, dents
de lait éclatées et pompon délavé
la profondeur du trou se mesure au silence, nul écho à
mon cri, ni en bas ni plus haut
j/e tombe comme on oublie, d’oublis en insomnies
il était temps peut-être de cracher le noyau
il était temps sans doute que finisse la route
il était temps
ma foi
d’affronter le combat

Isabelle Alentour

Les soeurs

e

Les sœurs prennent la couronne
La posent sur leurs têtes
Juste pour rigoler
Et puis la mettre à la poubelle
Les sœurs font ce qu’il faut
Elles finissent encore
Par faire tout le travail
Elles nous ont lavés
Changés nourris torchés
Écoutés consolés
Et maintenant elles nous mettent
Notre merde sous le nez
Et nous apprennent encore
À moins en fabriquer
Nous expliquent que c’est bien
D’avoir bien réfléchi
Mais qu’il faut se bouger
Les sœurs méritent des hymnes
Des fêtes et des statues
Et tout l’amour du monde
Même si ce monde là vaut cinq-cent
mille fois moins
Que l’amour qu’elles se donnent
Et si les soeurs nous tuaient tous
La vengeance est un plat
Qui se laisse manger
Et je me laisserais faire
Je ne veux pas démissionner
Je voudrais être au moins
De la dernière génération
Celle qui doit s’éteindre
Celle de ceux qui
Ne savent pas prendre soin
Qui savent pas écouter
Celle de ceux qui pleurent
Sur leur sort de méchant
De costaud
De solide
Insensible
Et bruyant
De pauvre con viril
Et de forceur forcé
Je voudrais être au moins
De la dernière génération

Celle de la mort du mâle
Armageddon de couilles
Les sœurs savent même en rire
Et nous
Même pas foutus de se laisser pleurer
De se parler profond
De se laisser aller loin les uns dans les
autres
Je veux plus me confier
Uniquement à elles
Elles qui sont toujours là
Toujours là malgré tout
Pour écouter encore
Tandis qu’on les bâillonne
Et tandis qu’on les viole
Et tandis qu’on les tue
Regarde
Les sœurs se lèvent
Il fait beau
Elles ouvrent la bouche
Et hurlent
Tout plein de choses qui font mal et du
bien
Elles parlent et parlent et parlent
Et je pense à ma mère
Que je n’ai jamais entendue
Que je n’ai jamais su entendre
À qui je n’ai jamais rien demandé
d’autre
Que de prendre soin de moi
Qui prend soin de nos mères ?
Écoute
Elles parlent
Et si les mots qu’elles disent sont
noirs
Et nous restent en travers de la gorge
Étouffons-nous avec
Et puis ressuscitons
Il y aura peut-être un jour
Des mots
Pour parler de nous tou.te.s
Mais pour l’instant
Écoute

Lucas Ottin

19 mai 68
Révolution des étudiants
Pays est en grève
Deux sœurs et un vélo
Souriantes et timides
Rejetons des années de l’après-guerre
Vaccins contre la tuberculose
Télévision en noir et blanc
Evènements d’Algérie
Morts de Charonne
Colonies en lutte pour leur indépendance
France débout mais sentant fort la
naphtaline

Deux soeurs et un vélo

Les idéaux de 68 sont-ils arrivés
jusqu’à toi ?
Quels échos ont eu les slogans
Dans ta tête de fille de 16 ans ?
Suis-tu l’actualité à la télévision
Ou le soir couchée dans ton lit
Ecoutant Europe 1 sur ton transistor ?
Vos pantalons et vos chaussures
plates
Autant de signes de conquête de
liberté
Et puis ce vélo si utile pour vous emmener ailleurs…
(Extrait de Ma mère en automne. Photopoèmes,
Alpes Vagabondes/Gros Textes, 2017)

Marianne Desroziers

e

Béatrice Brérot

Tu imagines partir emporter
une valise
le chapeau de l’année dernière
acheté à sept heures du soir
il faisait encore chaud
Des souvenirs resteront
une histoire de sol et d’eau
des nuits d’été où rien ne nous
ressemble
la maison
la vie qui nous regarde sans
étoiles
qui sait qu’il manque seulement une
petite bande d’horizon où marcher
imparfaite

Sandra Lillo

Je vends tous mes poèmes
un franc, un dinar
un euro symbolique
un dîner, un pétard.
Je vends mes enveloppes,
mes lettres déchirées.
Je vends même mes livres
je vends ce qui m'enivre.
Je vends mon coeur à nu,
il est déjà perdu.
Je vends mon sac à main
il n'y a rien dedans,
je vends ce qui me vient
je vends même le vent.
Je vends tous mes vinyles,
je vends la poudre aux yeux
que j'avais hier encore.
Je vends même les vieux
qui habitent ma rue

je vends même ma bite
je vends même mon cul...
Je vends le temps qui passe,
je vends tous mes amis
je vends mes doigts posés
sur la feuille jaunie.
Je vends la vérité,
Celle qui me fait peur
Je vends l'absurdité,
et même le malheur.
Je vends mes dents jaunies
je vends même la pluie,
je vends tout mon chagrin
et même ma boussole.
Je vends ma liberté
elle est toute cassée.
Je vends la casserole
avec la soupe chaude.
Je vends mon âme à Dieu
avec mon coeur qui rôde.
Je vends ma solitude,
je vends l'exactitude
de mes mots prononcés...
Paola Leone

Si j'en ai le temps
ou dans une autre vie
j'apprendrai le pulaar
l'arabe
la calligraphie chinoise
jouerai à nouveau du saxophone
pour faire des bœufs
mélanger le jazz et le rap
avec mes amis maîtres de cérémonies
comme Guru dans Jazzmatazz
je lirai tous les livres dont j'ai noté le titre dans l'espoir de les ouvrir un jour
j'irai à Oran
sur les traces de mes grands-parents paternels
à Gibraltar
pour voir les singes sauvages
et me faire derviche tourneur
comme ce jeune Noir
de la chanson d'Abd Al-Malik
Gibraltar
je retournerai au Japon
pour gravir le mont Fuji avec mon frère
je passerai des journées et des nuits entières à écouter mes vinyles
de Lee Fields, Madlib et Barry White
en fumant des joints d'herbe
Orange Bud d'Amsterdam
ou de Grenade
sur les pas de Serge Pey
je partirai à la recherche des indiens du Chiapas, des Mayas et des Zapotèques
et suivrai la course des Kashkai, des Turkomènes et des Touaregs
comme Bruce Chatwin
ou Dave, le baroudeur rangé des périples
qui, à Los Romanes, avec sa femme
nous a si bien accueillis
Coppélia et moi
lors de notre premier voyage en Andalousie
si j'en ai le temps
Tant de livres que je ne lirai jamais !
Chants de Kabylie, vous entendrai-je tous ?
Et vous, haïkus de Basho picorés à chaud au soleil couchant,
célébrant Asakusa où avec Jo je ne fis que passer,
Asakusa que, peut-être, je ne reverrai pas...

Jérémy Rodriguez

Métro-textuel
Triste segment dessiné sur le papier-sol, vierge d’une ville grise,
La rame emporte d’un mouvement fluide,
Les corps du matin vers le soir,
Sans relâche,
Dans une danse souterraine de fer ardent.
Au commencement du jour, le métro est la promesse du futur qui se dessine : la symétrie du
maintenant.
La nuit s’est éteinte.
Le jour avance.
Lentement, il va se déployer sans un bruit :
Trajet de songes languides m’emportant dans leurs bras invisibles,
De plus en plus ténus, de plus en plus fragiles.

Fabien Drouet

Un jour, le mouvement se fera texte, et son trépas de métal offrira, dans un crissement gris,
un sursaut d’espoir aux vivants. S’il en reste.

Anne Escaffit

Béatrice Brérot

Comment cette revue de poésie peut-elle être imprimée en quantité
suffisante et ainsi avoir un impact, aller vers ses futurs lecteurs,
envoyer la parole qu’elle contient se balader, ailleurs, dans l’espace
public, jusqu’au regard de ma mère, de ton oncle, d’un contrôleur de
bus ou d’un touriste égaré ?
Nous avons fait le choix de l’indépendance en refusant les
subventions.
Nous nous sommes positionnés pour une publicité consciente,
c’est à dire en partenariat avec des initiatives et structures nous
paraissant œuvrer dans le bon sens (c’est subjectif mais on se
mouille…).
Enfin, c’est en grande partie grâce aux dons que ce numéro existe
physiquement. Merci à chaque participant !

C’est un journal pour les passants. Il
porte dans l’espace public la parole
d’auteurs, de photographes, de
dessinateurs.
Un appel à textes et à images a
été lancé. Nous avons reçu plus
de mille œuvres que nous avons
« anonymisées ». Nous les avons
donc découvertes sans savoir d’où et
de qui elles provenaient.

Le journal de poésie au
sens large 21 minutes
est là pour offrir une
alternative aux journaux
gratuits distribués à Lyon
dans les transports en
commun.

Au-delà de Lyon, la revue est imprimée et distribuée à Bruxelles,
Liège, Toulouse, Saint-Etienne, où des relais spontanés nous
prêtent main-forte.

Ce projet est venu d'une
envie, d'un besoin :
celui de faire et d'agir.

Ce journal a été (et sera encore) imprimé et diffusé grâce aux
dons. Grand merci aux contributeurs.

Vous pouvez vous aussi soutenir
le journal, via la cagnotte en ligne
sur notre page facebook «Journal
gratuit de poésie au sens large 21
minutes ». Vous pouvez aussi nous
contacter par mail à ce propos.
***

Nous organisons des lectures,
dans des lieux programmant des
spectacles vivants mais également
dans des bars de quartier et, de manière plus sauvage, dans des
laveries automatiques. Le programme est actualisé sur notre page
facebook.
Les numéros du journal sont en accès libre sur internet. Vous
pouvez les imprimer, les distribuer, les offrir pour qu’eux et leurs
contenus voyagent librement Téléchargez-les depuis la page
mentionnée ci-dessus !
L’équipe de 21 minutes :
Fabien Drouet
Gaëlle Joly Giacometti
Graphisme : Stéphanie Durdilly
N’hésitez pas à nous écrire, ici :
revue21minutes@gmail.com

Édition Les Étaques
Merci à la librairie Le
Livre en Pente, aux éditions
la Boucherie Littéraire, au
bar-restaurant lieu vivant
le Rita-Plage, à la revue
de poésie la Terrasse, aux
éditions Les Étaques, pour
leur participation et leur
soutien.

Pourquoi le nom d’une rue disparue est-il devenu celui d’une maison
d’édition ?
À Lille, plus personne ne se souvient de la rue des Étaques, bastion
populaire et contestataire aujourd’hui enseveli sous le beffroi de
la mairie.
Les éditions des Étaques portent la voix et la mémoire de celles et
ceux qui en sont dépossédés.
Essai, roman, recueil, les livres publiés nourrissent la critique sociale et explorent des imaginaires subversifs.
lesetaques.org

La Boucherie littéraire

Le Livre en Pente

Maison d’éditions créée en 2015 par Antoine Gallardo.
Elle publie des auteurs contemporains de langue française, offrant
exclusivement à lire de la poésie.
Elle privilégie le retour à la ligne lié à un travail de réflexion sur
l’écriture et la forme du poème.
Exigeante, elle accompagne l’auteur et son texte, soigne la mise
en page, choisit les papiers jusqu’à l’impression des recueils. Elle
guide le livre jusqu’à son lecteur.
Dans un souci constant de diffusion, la Boucherie littéraire
privilégie la vente en librairie.
Éditer est un acte de création à part entière.

Occasion / Neuf choisi / Neuf soldé / Bibliophilie Achat / Vente
/ Location et vente au mètre Littérature / Sciences humaines /
Bande dessinée / Jeunesse / Cinéma / Disques vinyles / Musique /
Photographie / Art et architecture / Lyonnaiserie / Théâtre / Poésie
/ Mode / Livres en version originale / Érotisme / Ésotérisme Vinyles
d’occasion / Labels indépendants et lyonnais Badges / Cartes
postales Bons d’achat / Chèques Lire / Chèques Disque / Chèques
Culture Rencontres / Dédicaces

laboucherielitteraire.eklablog.fr

09 50 05 00 35

18 rue des Pierres Plantées
69001 Lyon

lelivreenpente@free.fr
facebook : Le livre en Pente

Revue La Terrasse

Rita-Plage

Revue de poésie hétéroclite ayant très envie d’être touchée,
regardée, lue.
la Terrasse est une revue qui se veut libre, vivante.
Elle ne se définit par aucun style littéraire, n’en définit aucun.
Son animateur saisit le mot « poésie » au sens large, au sens de
« parole ».
Pas de blabla, la Terrasse ne contient que la parole travaillée des
créateurs, leurs poèmes et leurs œuvres picturales. Le tout animé
par une envie impérieuse de transmettre.

Bar-Resto VG

N°3, N°4, et hors-série spécial Bashung
disponibles

04 72 41 33 29

revuelaterrasse@gmail.com

rita-plage.com

Plus d’infos sur facebook :
Revue la terrasse

LGBT+ friendly culturel et social
Buffet VG du lundi au vendredi midi
Brunch le dimanche
Bar du jeudi au samedi soir
Concerts-perfs-théâtre-soirées de soutien...
68 Cours Tolstoï
Villeurbanne

Ne pas jeter sur la voie publique.
Ne pas jeter du tout.
Transmettre.




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